Vésubie séisme de 1644


La période comprise entre 1494 et 1644 a été caractérisée par la succession d’une série de quatre tremblements de terre destructeurs dans la moyenne et haute vallée de la Vésubie. Une accumulation de destructions répétées sur un créneaux de temps réduit d’un siècle et demi, qui a certainement marqué les populations locales.
Le tremblement de terre de 1644 représente le dernier survenu dans le département actuel des Alpes-Maritimes, il a sans doute eu un impact notable sur les populations des vallées de la Vésubie de la Tinée et de l’Esteron. Cependant la littérature connue n’apporte peut d’informations sur cet événement et il est difficile de situer l’épicentre et de définir la zone épicentrale.

Effets en zone épicentrale

Le registre paroissial de la commune de Belvédère, relate que le 15 février 1644 deux secousses violentes furent ressenties dans la vallée de Lantosque. Trois personnes périrent à Belvédère, d’autres victimes eurent lieu à la Bollène et à Roquebillière [1].

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Village de Belvédère (vallée de la Vésuie)
(Photo : André Laurenti)

Le registre des délibérations de la Bollène de 1887, rapporte que "le tremblement de terre fut extraordinaire dans les montagnes du diocèse de Nice et autres lieux de la contrée, lequel se renouvela plusieurs fois principalement aux lieux de Belvédère, Roquebillière et Lantosque où il renversa l’église, abattit des maisons, ensevelit vivants grand nombre d’habitants et causa des malheurs publics et particuliers" [2].

Des victimes à Toudon

Mais c’est le travail de M. Séraphin Laugeri qui permettra de découvrir un cinquième village qu’aucun historien n’a évoqué et peut-être l’un des deux châteaux énoncé par Bouche. Ce village, c’est celui de Toudon situé sur les crêtes dominant la vallée de l’Estéron.
En effet, le registre paroissial de Toudon indique pour la journée du 15 février 1644, le décès de 36 personnes. Ce jour là, le séisme fit s’effondrer des rochers et les murailles du château sur le quartier du Brec, détruisant 32 maisons, tuant principalement des femmes et des enfants car les hommes étaient partis aux champs [3].

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Village de Toudon
Le village surplombe la vallée de l’Esteron : le château se trouvait sur le mamelon rocheux au premier plan de la photo de gauche, et à droite sur l’autre vue.
(photos A. Laurenti)

Un autre document contemporain au séisme précise une quantité de maisons bouleversées comme Châteauneuf, Pileza, Revest, Todon et tant d’autres lieux des environs [4].
Dans ce texte Pileza est difficilement identifiable, il pourrait s’agir de Pélasque ou de Peille ?

Les informations sur le nombre de localités qui ont été touchées, diffèrent selon les sources. Un journal publié à Gênes le 12 mars 1644, confirme l’événement et complète l’information en évoquant la désolation de cinq terres dans le comté de Nice et de Provence, ainsi que la mort d’un grand nombre de paysans.
Le journal italien le "Schiaffino" indique la ruine de trois terres dans le Comté niçois.
L’historien Honoré Bouche (1599 - 1671), rapporte que le séisme a ruiné la moitié de 14 villages ensevelissant beaucoup de personnes et renversant deux grands châteaux.

Abandon contesté de Châteauneuf

A propos de Châteauneuf, dans un petit opuscule, M. A. Moris ancien archiviste départemental, déclare que les habitants abandonnèrent le village après le tremblement de terre de 1644 pour redescendre à l’emplacement du village primitif.
Selon J.B. Martel qui s’est penché sur l’histoire de ce village, Châteauneuf n’aurait pas été détruit par le séisme de 1644, il aurait en fait été déserté progressivement à partir de 1748. Martel précise que cette erreur a été reproduite par la plupart des auteurs contemporains qui se sont intéressés à l’histoire de cette localité [5].
Parmi les anciens historiens qui ont parlé plus spécialement du séisme mis à part Bouche ; Gioffredo, Durante, Scaliero, Bonifacy, etc... aucun ne site Châteauneuf.

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Les ruines de Châteauneuf Villevielle
(Photo : André Laurenti)
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Carte macrosismique
Document réalisé par André Laurenti

Effets en territoires éloignés

On apprend également dans un autre journal italien, le "Schiaffino", que le 15 février 1644, vers 17 h des secousses furent ressenties à Gênes .
Selon l’histoire chronologique de Provence, l’historien Bouche rapporte qu’un grand tremblement de terre fut constaté en Provence et principalement le long de la côte maritime. Il a été un peu ressenti à Aix en Provence, un peu plus fortement à Marseille, mais beaucoup plus à Fréjus, où l’église, pendant qu’on y faisait la prédication, trembla si fort qu’il semblait qu’elle allait s’écrouler, et le peuple épouvanté prit la fuite. Il signale aussi, l’éboulement d’une montagne qui aurait emporté quatre cents brebis passant au pied. L’auteur rajoute que le village de Châteauneuf a ressenti les secousses pendant plusieurs jours ; les habitants étaient sortis de leurs maisons et avaient fait des huttes en campagne. Parmi les voix sortant de beaucoup d’endroits, on trouva quantité de corps morts écrasés sous les ruines des maisons abattues [6].
L’illustre Godeau, académicien, évêque de Grasse et de Vence, faisait allusion à ce tremblement de terre, quand il écrivait de Paris, dans son Mandement du 5 mars 1664 : Le peuple, au moment de la secousse, se trouvait à l’église cathédrale de Grasse, quand le prédicateur faisait son sermon, le premier lundi de Carême, 15 février " je m’imagine voir, disait-il, les uns qui sortent les autres qui entrent, tous qui pleurent, qui sont saisis d’effroi et qui ne savent où se réfugier. Et puis je lève les yeux plus haut et je regarde Dieu qui tient la foudre en mains, prêt à la laisser choir sur vous. C’est ce qui me donne une frayeur plus grande, il l’a fait gronder, il a fait trembler la terre afin de vous retirer de l’assoupissement du pêché et de l’amour des choses de ce monde" [6]

Par ailleurs d’autres sources diverses apportent quelques informations précieuses sur l’étendue des secousses. Ainsi à Oneglia et à Porto Maurizio (Imperia) en Ligurie, la secousse a été tellement forte que la population est allée s’installer pour deux mois dans les campagnes. A Taggia, les habitants étaient réunis à l’église paroissiale lorsque les colonnes et les murs se mirent à trembler. Les fidèles s’enfuirent et l’un d’entre eux reçu une pierre sur la tête. La secousse fut ressentie également à Alessandria, à Grasse, à Fréjus où là aussi les gens s’enfuirent de l’église, à Marseille, Aix en Provence et enfin à Gap [1].
A Aups, la secousse a créé plusieurs ouvertures importantes dans les murailles de l’église et de la chapelle Sainte Catherine [7].
Ce séisme aurait été signalé comme affreux à Gap en 1644 mais sans précision de date. Secousses signalées aussi à Genève le 16 février 1644 [8].
Ce séisme aurait donc eu une grande extension, son épicentre est à déterminer.

Archéosismicité

Une lecture archéologique de l’église de Levens révèle des indices troublants. Elle met en lumière une destruction de l’édifice dont la cause serait naturelle.
La revue Archéam a publié en 2017 un article très intéressant de Luc Thevenon conservateur en chef du patrimoine, sur l’archéologie sacrée de la commune de Levens.
A propos de l’église paroissiale Saint-Antonin de Levens (MH - 1941), l’auteur décrit d’abord l’édifice. Celui-ci présente un plan de trois nefs séparées de colonnes cylindriques à chapiteaux et bases sculptés. La première colonne à droite vers le chœur porte la date de 1674. (..) La nef centrale et le chœur sont couverts d’une voûte en berceau plein cintre(...).
L’étude archéologique menée par Catherine et Jean-Claude Poteur démontre que chacune des colonnes actuelles est constitués d’éléments taillés suivant des techniques dissemblables. Les troncs de colonne inférieurs, sont taillés à la gradine et à l’aiguille. Or les tambours qui s’empilent au-dessus jusqu’à porter les chapiteaux sont taillés différemment à la boucharde. Les bases de ces colonnes datant de 1510 ont donc été conservées.
Ainsi cette église a été reconstruite avec des colonnes reconstituées supportant des chapiteaux recevant des arcs transversaux et un couvrement baroque datant de 1674. Comment cette église fut ruinée au point de nécessiter une telle reconstruction. Aucun épisode militaire ne concerne Levens au cours du deuxième tiers du XVIIe siècle. La cause pourrait donc être naturelle.
La vallée de la Vésubie a connu plusieurs tremblements de terre du XVe au XVIIe siècle.
Le séisme nissart du 20 juillet 1564 parait trop éloigné de l’époque de la reconstruction. Il faut plutôt penser à celui des 14 15 juin 1618 et plus probablement à celui de 1644. [9]
Ainsi, la commune de Levens pourrait faire partie des 14 villages affectés par ce séisme et indiqués par l’historien Bouche.

Carte interactive

A partir de l’ensemble de ces informations, on peut proposer un épicentre vers le Brec d’Utelle. A partir de ce point et en englobant les lieux connus de Revest, Toudon, Belvédère, Roquebillière, Lantosque et la Bollène, on obtient une zone hypothétique de travail permettant de compléter les villages manquant.

Zoomer pour voir en détail.

Ce séisme met un terme à une série d’événements ayant certainement pour épicentre les Alpes-Maritimes actuelles, cela fait plus de trois siècles et demi qu’il ne s’est plus rien produit localement, à méditer....


[1] Mercalli G. I terremoti della Ligurie e del Piemonte - Napoli année 1897

[2] Alphonse Gayraud : Extrait du registre des délibérations du Conseil Municipal de la Bollène Vésubie en date du 21 mars 1887 - Marie de la Bollène Vésubie

[3] Laugeri Seraphin : "Tremble terre à Toudon" - extrait de la revue culturelle bilingue nissart français "Lou Sourgentin" - numéro d’octobre 1979

[4] Gauffre R.P. le récit véritable de l’effroyable tremblement de terre advenu près de Nice et de Grasse en Provence - Paris 1644

[5] Martel J.B. : "Histoire de Châteauneuf de Contes" - Editions Serre - collection les Régionales - année 1989

[6] Journal de Nice 23 mai 1866 - Archives Départementales des Alpes-Maritimes

[7] Honore L. "secousses sismiques signalées en basse Provence de 1644 à 1818 - Var (Le) Historique et Géographique - Année 12 - Draguignan janvier 1924

[8] Annales 1938 inst. Physique du Globe de Strasbourg - Géophysique T3 - Rothe J.P. 1941

[9] Thevenon Luc - Archéam n°23 - Levens : archéologie sacrée - année 2017


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